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Benoît Melançon, «Victor-Lévy Beaulieu : Satan Belhumeur», Livres et auteurs québécois 1981, 1982, p. 29-31. Satan Belhumeur. Roman de Victor-Lévy Beaulieu, Montréal, VLB éditeur, 1981, 225 p. Illustré par Tibo.
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Vingt-deuxième ouvrage de Victor-Lévy Beaulieu, Satan Belhumeur (Prix Jean Béraud-Molson 1981) témoigne encore une fois de la démesure du projet beaulieusien. Reprenant son premier roman, VLB dit écrire un «livre tout à fait nouveau [ ] à partir de quelques pages de Mémoires d’outre-tonneau» (p. 13). Satan Belhumeur remplace le texte «écrit trop rapidement» (p. 13) et s’inscrit de façon définitive dans la Vraie saga des Beauchemin. VLB va plus loin. Dépassé, Mémoires d’outre-tonneau disparaît complètement : ce titre ne figure plus dans la liste des uvres «Du même auteur» en tête du volume. Pourtant, Satan Belhumeur, bien qu’il s’agisse d’un roman plus solidement écrit et organisé, ne peut se superposer parfaitement à Mémoires d’outre-tonneau : les deux textes existent dans leur différence et, que VLB le veuille ou non, marquent des moments d’écriture également porteurs de sens.
Les deux romans décrivent la descente aux enfers de Satan Belhumeur, «roi juif, prophète de son état et vilipendeur des félons et de la rastaquouère» (p. 191). Vivant dans un tonneau, Satan, figure par excellence de l’abjection[1], déroge à toutes les lois de la décence et du bon goût : toujours nu sous sa grande cape, il s’onanise «avec fréquence et acharnement» (p. 132) en public et terrorise les femmes et les enfants. Dans les deux textes, VLB tente de «dédouaner la folie américaine» (dédicace, p. 7), mais dans deux cadres fort différents : Moréal-Mort, la ville, remplace (géographiquement), et complète, le village de Petit-Gibet.
À un premier niveau, Satan Belhumeur est une histoire d’amour et de trahison : le cri de Satan («Je cherche un homme») s’adresse à Jos, grand-prêtre d’une Religion nouvelle à venir (la Secte des porteurs d’eau de Don Quichotte de la démanche ?), frère d’Abel Beauchemin, romancier «frondeur et fendant» (p. 195), «sans compassion» (p. 198), à la «face rieuse et mauvaise» (p. 192). Satan veut initier Jos à un obscur mysticisme qui devrait les mener, maître et disciple, jusqu’à cette «plénitude du vide» qu’ont prêchée Lao-Tseu, Confucius et Bouddha (p. 114). Amoureux uniquement de sa mère, Jos, bien fin saoul, préférera les caresses de Marie, la strip-teaseuse vieillissante du Café du Nord, à l’amour de Satan. Il ne restera alors à ce dernier que l’auto-castration et la mort.
À ce schéma initial se greffent divers flashback où Satan raconte son enfance «brutale et sanguinaire». À la religion que lui enseigne son grand-père Maguid de Mezeritch, il préfère les courses dans les ruelles où il déculotte les filles et se bat avec les Grecs, les Québécois et les Juifs de la rue Saint-Laurent. Après la mort de sa mère rongée par le cancer, il tue la maîtresse de son père déjà prête à occuper la place devenue libre. Enfermé à Saint-Jean-de-Dieu pour ce meurtre, Satan subit une lobotomie; désormais effrayé par le sommeil, il doit vivre au grand jour avec tous ses démons. Plus tard, il voyage dans l’Ouest canadien avec Jos. Capturés par une tribu indienne dont le chef est un oncle de Jos exilé de Rivière-Ouelle, ils doivent subir l’«hospitalité perverse» et faire l’amour avec les deux filles du chef; jamais Jos n’arrivera à écarter le souvenir de sa mère Ajoutons encore à ces multiples rappels autobiographiques, les soirées de Satan et de Jos au Café du Nord à boire de la bière dans le soulier percé du Juge de paix Blondeau; le commerce d’«anticailles» de Satan et de son homme-cheval, disciple et compagnon de beuveries, le vieux Bom’ Câlice Doucette; les tractations du maire Pollux Ryani, du député fédéral Caligula Trudelle et du chef de police Augustin Mozarella pour soulever la «meute» contre Satan et le déloger de son tonneau en plein milieu de la rue Monselet; et, enfin, la «campagne électorale» de Satan, candidat du Parti Rhinocéros (ici, l’ombre de Ferron), accueilli en triomphe à l’hôtel de ville de Moréal-Mort. Tous les éléments de cette foisonnante trame événementielle participent de la même dérision, celle du solitaire dont les difficiles prédications sont toujours occultées par des «exploiteurs» corrompus et vénaux. Devant leur pouvoir, même le désespoir est impossible (p. 152).
Dans le récit, la figure du Christ revient constamment, mettant une fois de plus en lumière l’importance de l’expérience mystique dans l’uvre de VLB : la symbolique religieuse, omniprésente, fait du cheminement de Satan vers le Royaume des morts un véritable chemin de croix[2]. Laid, sale, puant, écuré de tout, ce Bouddha des pauvres qu’est Satan Belhumeur, pour «tirer l’homme de la boue» (p. 177), doit y entrer et «passer par ce qui souffre et est douloureux» (p. 37) : tel est le «long chemin de la sanctification» (p. 123). Portant une couronne d’épines, rêvant de sa crucifixion, baisant les pieds de Jos, Satan, investi de la mission de chasser les voleurs du Temple, n’arrive qu’à s’enliser dans son désastre. Les discours religieux se superposent : l’imagerie catholique (celle du Manuel de la petite littérature du Québec) organise le propos, tandis que les textes de la «vieille juiverie», qui remontent de l’enfance, servent de repoussoir à la pensée mystique orientale symbolisée par la vénération d’un Bouddha de plâtre.
Abel, romancier à venir, est fasciné par ce «moine pauvre et solitaire» (p. 85), tourmenté par l’épilepsie et la faim, en qui il voit l’apothéose du carnavalesque, du grotesque et du dérisoire. L’écrivain descend de sa Tour de B’Abel (sic) brillante et scintillante pour enregistrer la souffrance d’un monde où le cancer prolifère et multiplie les obstacles à l’établissement de la beauté. Ni Abel, qui considère pourtant le pouvoir des mots du même ordre que le pouvoir du politique, ni son frère Steven, le poète, ne parviennent à exorciser la «mauvaiseté du monde» (p. 102) par l’écriture. Le roman marque à ce niveau un renversement : la figure du Poète qui avait été mythifiée jusqu’ici par VLB comme par plusieurs écrivains québécois perd de son pouvo : Steven reconnaît qu’Abel est le plus fort (p. 197).
La mort, «fin des cancers puants» (p. 219), est le thème fondateur du roman : mort de la mère d’abord (celle de Jos et celle de Satan se confondant pour n’être plus qu’une, l’un et l’autre devenant frères dans la souffrance), mais aussi mort souhaitée du père (psychanalystes, à vos plumes : VLB multiplie ici [avec un malin plaisir ?] les signes psychanalytiques), celle du grand-père et maître spirituel, et, enfin, celle préparée minutieusement, voire sadiquement, des deux fleurs que cultive Satan près de son tonneau. Mais surtout, fascination du suicide, de la mort qui permettra le «rachat des péchés innombrables de Moréal-Mort» (p. 150), et dont l’arrachement à ce «ventre chaud» (p. 127) qu’est le tonneau est la condition première. L’amour avec Jos qui est le seul possible, la relation physique avec le vieux Bom’ Câlice Doucette n’étant qu’une étape sur le chemin de l’humilité n’est d’ailleurs vécu que dans le délire que précède la mort.
Roman violent, cauchemardesque, démanché, catastrophique comme le sont, à divers degrés, tous les textes de VLB, Satan Belhumeur marque une nouvelle étape dans la quête d’une écriture plus mature, plus dépouillée. Présente de texte en texte, cette recherche est ici manifeste : alors qu’Una donnait à lire la laborieuse création d’un langage d’enfant, Satan Belhumeur tend plutôt vers un dépouillement, au niveau même de la phrase, qui surprend d’abord, puis s’affirme : VLB tente de mieux cerner son outil, la langue, et y parvient avec une certaine efficacité. Le texte, malgré ces recherches, n’est pas exempt de nombreuses inversions rarement justifiées et des lourds jeux de mots («à croire qu’un tonneau n’est pas nécessairement tonique», p. 26) que VLB semble fort apprécier. L’intérêt de Satan Belhumeur tient autant à son insertion dans la Vraie saga des Beauchemin, uvre toujours à faire, et à son utilisation de diverses figures mystiques, qu’à une économie de moyens à laquelle le romancier ne nous avait guère habitué jusqu’à maintenant.
[1] Satan Belhumeur représente peut-être un des meilleurs exemples de cette abjection beaulieusienne qu’a étudiée Danielle Racelle-Latin dans sa communication du colloque d’avril 1951 sur les lectures européennes de la littérature québécoise (Actes à paraître chez Leméac).
[2] L’illustration de la couverture (Satan ceint d’une couronne d’épines belle image biblique ) souligne d’emblée cette dimension. Le travail de l’illustrateur, Tibo, est d’ailleurs un simple travail de représentation : les dessins accompagnent le texte, ne créent pas un texte autre (comme dans Monsieur Melville, par exemple).
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