Site de Benoît Melançon / Publications numériques


Benoît Melançon, sept contributions au dossier «Enquête sur la réception de Candide. Coordonnée par André Magnan», Cahiers Voltaire, 2, 2003, p. 244-246, p. 250-251, p. 251-252, p. 252-254, p. 257-258, p. 258, p. 261-262.

ORCID logo Identifiant ORCID : orcid.org/0000-0003-3637-3135


1902 : le père Marsile (p. 244-246)

1

Au second acte d’un drame patriotique canadien du révérend Moïse-Joseph Marsile, Lévis ou Abandon de la Nouvelle-France, publié en 1902, Voltaire influe négativement sur le destin d’une colonie qui n’est plus pour très longtemps «la Nouvelle-France», en conseillant au roi Louis XV : «Mais laissez donc aller quelques arpents de neige.» Madame de Pompadour, avec qui Voltaire est de mèche, n’est pas plus ouverte : «Puis l’Anglais ne veut pas raisonner; il est fou.»

2

Marsile, révérend Moïse-Joseph, Lévis ou Abandon de la Nouvelle-France. Drame historique en cinq actes, Montréal, C.-O. Beauchemin & fils, libraires-éditeurs, 1902, vi/148 p., p. 42 et p. 52.

3

Au début du vingt-troisième chapitre : «Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient», Candide discute avec Martin sur le pont d’un navire hollandais. «Vous connaissez l’Angleterre ; y est-on aussi fou qu’en France ? — C’est une autre espèce de folie, dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada, et qu’elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut» (XXIII, 7-12).

4

Ce drame historique canadien, en alexandrins (boiteux), est divisé en cinq actes : «Château Bigot ou Asile des concussionnaires qui préparèrent la ruine de la Nouvelle France»; «Versailles ou Abandon du Canada par la France»; «Plaines d’Abraham ou Défaite de Montcalm par Wolfe et capitulation de Québec»; «Sainte-Foye ou Victoire de Lévis sur Murray et levée du siège de Québec à l’arrivée de la flotte anglaise»; «Sainte-Hélène ou La capitulation de la dernière armée française au Canada». De l’incipit («Paf ! Paf ! Bruit infernal ! Puis-je aller où je veux ?», p. 1) à l’excipit («Ô ciel ! compte tout : pleurs et sang; que ce tombeau / De toutes les grandeurs devienne le berceau !», p. 148), les rebondissement sont nombreux et la fierté nationale sans cesse invoquée. Outre ce Lévis, l’auteur (1846-1933) a publié Épines et fleurs ou Passe-temps poétiques (1890), Liola ou Légende indienne (1893) et les Laurentiades. Retour au pays des aïeux (1925, deux éditions).

Le deuxième acte de la pièce de 1902 se déroule à Versailles : «Le théâtre représente le boudoir de Madame de Pompadour au château de Versailles» (p. 31). Qui y retrouve-t-on, parmi la cinquantaine de rôles de la distribution ? Une vieillissante Mme de Pompadour (p. 32), qui a l’apostrophe roturière («ô fille de Poisson», p. 36) et l’égoïsme bien ordonné («Après nous, le déluge !», p. 52). Louis XV, ce roi voluptueux (p. 53-54), fin de race (p. 53), qui trouve que le Canada coûte trop cher (p. 49-51) et que les castors qu’on lui a offerts font trop de bruit (p. 40-41). Le chevalier de Lévis, héros de la patrie (il appelle son épée sa «chère fiancée», p. 147) et digne représentant du christianisme : un «naïf» (p. 16) et un «rêveur» (p. 16), mais un «incorruptible» (p. 124). Louis-Antoine de Bougainville, le repoussoir du précédent, un des responsables de la défaite militaire à venir : «Ah ! Bougainville aurait dû venir en arrière / Des Anglais, lorsque nous les tenions par devant ! / Ils seraient disparus, comme feuilles au vent», dira Lévis (p. 139). Et Voltaire enfin, ce «roi de l’esprit» selon la Pompadour (p. 39).

Que font-ils à Versailles ? Lévis et Bougainville, «les Messieurs de Québec» (p. 40), «les Canadiens» (p. 48), pourtant rivaux chez eux, sont venus implorer la France de leur envoyer du renfort dans leur combat contre l’Anglais, lui qui «ne veut pas raisonner», ce «fou» (p. 42). Jeanne d’Arc à l’appui (p. 46 et p. 54), Lévis plaide pour la Nouvelle-France («Ah ! que dira l’Histoire ?», p. 46), Bougainville lui servant de faire-valoir.

Qui doivent-ils convaincre ? La maîtresse du roi et son ami le philosophe : «Nous décidons tous deux du sort de l’Amérique» (p. 43), affirme sans ambages la première. Le jugement est sans appel dans la bouche du second, quand il s’adresse à son roi : «Mais laissez donc aller quelques arpents de neige» (p. 52). Devenu «l’avocat du diable» (p. 44), il a déjà jeté les armes : «Mais dites donc pourquoi / Prolonger de la sorte une lutte inutile ?» (p. 45) Son interlocutrice, elle, a décidé de «dauber» les Canadiens (p. 41), ces représentants «d’un pays qui se lève et toujours pour tomber» (p. 41). Lévis s’indigne : «Quelques arpents de neige ! ainsi donc il décrie / Cette terre si belle ! En quatre mots, il peint / Le pays qui bientôt changera le destin / Peut-être de la France et de tout le vieux monde !» (p. 55)

On s’en doutait un peu : ni la Pompadour ni Voltaire n’ont le beau rôle dans cette ronflante pièce patriotique. Mme de Pompadour est cupide (acte II, scènes II et XI), elle a soif de reconnaissance (acte II, scène VI) et elle ne cesse d’intriguer, notamment contre la famille de Maurepas (acte II, scènes III-IV). Voltaire quant à lui est ouvertement dévalorisé par les personnages canadiens. Lévis y va le plus fort : Voltaire est «le dernier des hommes» (p. 54); «Ce n’est qu’un courtisan quand le roi le consulte, / Ce sage qui prétend redresser tous les torts» (p. 55); «Vil insulteur / De Dieu, de la patrie. Ah ! ton verbe menteur / Qu’on sème aux quatre vents et ton rire qui glace / Ont trop bien secondé ton infernale audace !» (p. 111-112) Et le futur auteur du Voyage autour du monde, déçu après avoir tant espéré de lui (p. 54), n’est pas en reste : «La neige est en horreur au vieux poète immonde : / Car voyez-vous c’est blanc comme la pureté» (p. 55). Voilà donc les responsables, en France, de la Conquête du Canada par l’Anglais, auxquels s’ajoute encore Louis XV : «Vous trois, mauvais génies ! / Que vos mémoires soient dans tous les temps honnies ! / Qu’on ne prononce ici vos exécrables noms / Qu’avec toute l’horreur qui donne des frissons, / Et qu’ils soient, ô mon Dieu, toujours à notre bouche / Ce qu’est une vipère à la main qui la touche !» (p. 112) Mais si l’on en croit Lévis, qui parle ici après la défaite consommée, la mère patrie paiera très cher cet «abandon de la Nouvelle-France» : «Ici, la France va mourir» (p. 140).

5

La rencontre de Versailles, dans la réalité, eut lieu en 1758; Bougainville y était présent. Si Lévis y participe, c’est qu’il a le don d’ubiquité; sa présence est alors attestée en Nouvelle-France. Si Voltaire y déclare «Mais laissez donc aller quelques arpents de neige» (p. 52), c’est qu’il a le don de prescience; Candide ne paraîtra que l’année suivante. Le révérend Marsile, il est vrai, fait preuve d’une imagination qui l’honore en matière de «drame historique».

L’historien canadien Marcel Trudel s’est longuement penché, en 1945, sur L’Influence de Voltaire au Canada. (tome I : de 1760 à 1850; tome II : de 1850 à 1900), Montréal, Fides et les Publications de l’Université Laval.

 
 

1972 : Michel Serres (p. 250-251)

1

«[…] Finie la jeunesse. En ces temps-là, déjà, la fortune était sous le pot, à la maison, pour le retour du tour du monde. Elle y est encore. Le vieux loufiat est maintenant à la retraite, le héros à bout d’exploits, le savant cultive son jardin. La vie de château. […]»

2

Serres, Michel, «Rires : les bijoux distraits ou la cantatrice sauve», dans Hermès II. L’interférence, Paris, Éditions de minuit, coll. «Critique», 1972, p. 223-236 (p. 223-224 pour la citation).

3

À la toute fin du conte, Candide et les siens sont réunis dans une métairie turque. Les bonheurs de l’autarcie succéderaient aux pérégrinations autour du globe : «Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin» (XXX, 146).

4

Le philosophe Michel Serres s’est un jour interrogé sur les troubles de la communication dans un album tardif de Hergé, Les Bijoux de la Castafiore (1963). Cette «fable profonde […] sans ostentation» (p. 223) marquerait la fin des aventures et de la jeunesse des héros, le repli sur Moulinsart. Sur tous les plans, la communication y serait empêchée : «Le programme des ratés, des erreurs est complet. Jamais un seul dialogue ne s’instaure et ne réussit» (p. 227-228); «Du maximum de communication possible résulte un minimum réel» (p. 228); «La communication échoue. Le réseau est piégé en tous points, ou se complaît à transporter ses transes. La chaîne casse, en amont, en aval, au beau milieu. Les courts-circuits explosent» (p. 236). Et Voltaire dans tout ça ? Et Candide ?

Moulinsart et Constantinople, ces havres de paix, après les périples (et les exploits) de la jeunesse : l’un est un château, on y est à la maison, près du pot, il y a un jardin, on y revient; l’autre est un jardin, loin du château (Thunder-ten-tronckh), nouvelle maison où l’on finit par aboutir. Ici comme là, on s’y retrouve entre soi, pour une retraite bien méritée, fortune enfin obtenue. Le loufiat (Haddock ? s’agirait-il d’un lapsus pour loup de mer ?), le héros (Tintin) et le savant (Tournesol), figures de bande dessinée, ont rejoint Candide et ses amis, personnages de conte, aurait conclu Dupont. Ou l’inverse, aurait ajouté Dupond.

 
 

1982 : Trivial Pursuit (p. 251-252)

1

Sait-on que le jeu de société qui s’appelle en anglais Trivial Pursuit s’appelait à l’origine au Québec Quelques arpents de pièges ? En France, c’était Remue-méninges. C’est dorénavant, partout, le titre anglais qui prime.

2

Ce jeu a été inventé à la fin des années soixante-dix par deux Anglo-Montréalais, Scott Abbott et Chris Haney. Il a été commercialisé pour la première fois en 1982. S’il était permis au départ d’en traduire ou d’en adapter le nom, ce n’est plus le cas aujourd’hui : on ne joue plus, toutes langues confondues, qu’à Trivial.

3

Au début du vingt-troisième chapitre, intitulé «Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient», Candide discute avec Martin sur le pont du navire hollandais qui les conduit à Venise. «Vous connaissez l’Angleterre; y est-on aussi fou qu’en France ? — C’est une autre espèce de folie, dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada, et qu’elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut» (XXIII, 7-12).

4

Si les phrases «Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles» et «[Il] faut cultiver notre jardin» sont devenues des lieux communs universels, l’expression «quelques arpents de neige» a connu quant à elle une importante, et prévisible, fortune au Canada : le jugement prêté à Voltaire y a longtemps froissé les susceptibilités. Abandonnés par la France, les anciens colons ont cru voir dans l’allusion voltairienne la quintessence du mépris métropolitain. Ironie de l’histoire : l’auteur de Candide réduisait la Nouvelle-France à cette géographie ingrate; et depuis, au Canada français, on a réduit Voltaire à cette affirmation réputée péremptoire. Le réducteur réduit — comme on dit l’arroseur arrosé.

Offrant une version française de leur Trivial Pursuit au public de leur pays d’origine, ses créateurs ont donc joué du lieu commun : on entend Voltaire dans le titre, mais le jugement négatif est évacué, au profit d’un triple investissement ludique, par la littérature (l’allusion à Candide), par la langue (les pièges remplaçant la neige), par le jeu au sens strict (on s’amuse au lieu de se plaindre).

5

Sur le coffret de l’édition 1983 du Trivial Pursuit («Jeu maître - Édition Genus», Horn Abbot Ltée, Downsview, Ontario, Canada), cette inscription répétée deux fois : «Le superflu, chose très nécessaire, Voltaire». On aura reconnu un vers célèbre du Mondain (1736).

Pour la prochaine édition du jeu, une proposition de question, catégorie «Arts et lettres» : «Dans quelle version le Trivial Pursuit contenait-il un hommage appuyé à Voltaire ?»

 
 

14 juillet-1er août 1989 : La Presse de Montréal (p. 252-254)

1

Le quotidien la Presse de Montréal publie Candide en feuilleton, du 15 juillet au 1er août 1989.

2 — 3 — 4

Entre un roman québécois contemporain (L’Ombre de l’épervier de Noël Audet) et des Mémoires de star (Le Fils du chiffonnier de Kirk Douglas), un quotidien montréalais publie Candide en dix-huit livraisons durant l’été de 1989. Pourquoi ? La veille du début de la publication, une plume anonyme explique ce choix, et deux fois plutôt qu’une.

En deuxième page du premier cahier, cela prend la forme suivante :

«Un nouveau feuilleton : Candide ou l’optimisme.

En ce jour du bicentenaire de la Révolution française, La Presse est heureuse d’annoncer à ses lecteurs qu’elle leur offre en feuilleton le chef-d’œuvre de Voltaire, Candide ou l’optimisme. On se souviendra que ce conte fut longtemps interdit et que des générations l’ont lu en cachette. Dès demain, on le lira dans Le [sic] plus grand quotidien français d’Amérique» (La Presse, 14 juillet 1989, p. A2).

Dans l’espace réservé au feuilleton du journal, on lit encore, le même jour :

«VOLTAIRE (François-Marie Arouet dit), écrivain (directeur de l’Académie française), polémiste mais surtout philosophe, il a touché à tous les genres. De son œuvre, ses Contes sont les plus connus et Candide ou l’Optimisme, le chef-d’œuvre.

Voltaire y réfute la philosophie voulant que “tout est au mieux dans le meilleur des mondes possibles” même si on se fait botter l’arrière-train, moralement et physiquement. Et le libre-penseur de conclure que l’homme forge son bonheur, modeste certes mais réel, s’il [s’]accepte tel qu’il est et par le travail qui éloigne l’ennui, le vice et le besoin.

Un classique qu’il nous fait plaisir d’offrir à nos lecteurs en ce bicentenaire de la Révolution française. “…un jeune garçon à qui la nature avait donné les mœurs les plus douces. Sa physionomie annonçait son âme. Il avait le jugement assez droit, avec l’esprit le plus simple; c’est, je crois, pour cette raison qu’on le nommait Candide…” Le style est alerte et le verbe truculent, une lecture tout à fait indiquée en juillet» (La Presse, 14 juillet 1989, p. B5).

Pourquoi Candide ? Les raisons avancées, on le voit, sont littéraires — c’est un chef-d’œuvre, un classique —, philosophiques— Voltaire y expose une philosophie critique —, morales — voici comment «forge[r] son bonheur» —, historiques — bicentenaire de la Révolution française oblige — et météorologiques — c’est juillet, d’où la nécessité de lire une œuvre au «style […] alerte» et au «verbe truculent». On notera encore que l’œuvre est précédée d’un parfum de scandale — «des générations l’ont lu en cachette» — et d’une image d’impertinence — «on se fait botter l’arrière-train, moralement et physiquement».

La parution commence donc le lendemain.

Le voisinage de ce Candide repris en roman-feuilleton n’est pas sans cocasserie. Les jours de la semaine, ce sont les petites annonces. Le dimanche, ce sont l’horoscope et les mots croisés. Souvent, il y a des bandes dessinées. Ce traitement n’est cependant pas propre à Voltaire : c’est le lot de tous les feuilletons du journal.

Si Voltaire est un «classique», comme ne manque pas de le remarquer le présentateur anonyme, cela n’empêche pas les approximations modernes. On en a déjà vu un exemple : Voltaire ne fut «directeur de l’Académie française», fonction trimestrielle tirée au sort, qu’une fois dans sa vie, lorsque les académiciens l’honorèrent de ce titre dans la célèbre séance d’hommage de son retour à Paris (30 mars 1778). Seconde erreur plus étonnante encore, sous le portrait qui accompagne le feuilleton de numéro en numéro, on peut d’abord lire : «VOLTAIRE (François-Marie Arouet dit), né (1694) et mort à Paris (1778) un an avant que n’éclate la Révolution française, par le portraitiste Nicolas Largillière.» La Révolution en 1779 ? Il faut attendre la quatrième livraison, celle du 18 juillet (p. C5), pour que la chronologie soit rétablie, par suppression : «VOLTAIRE (François-Marie Arouet dit), né (1694) et mort à Paris (1778) par le portraitiste Nicolas Largillière.»

On trouvera ci-dessous l’indication des découpages effectués sur le texte. À deux exceptions près, le principe directeur paraît avoir été celui du suspense à ménager : le début des chapitres ne doit pas correspondre au début du feuilleton du jour («à suivre», recommande le quotidien tous les jours, sauf le 1er août, qui se clôt sur «Fin»). Les exceptions : la première livraison, qui commence forcément au début du premier chapitre; et le chapitre vingt-huitième, qui ouvre le feuilleton du 31 juillet. Il arrive même que, pour ménager ledit suspense, le découpage se fasse à l’intérieur d’un paragraphe (31 juillet, chap. XXX), pendant un dialogue (17 juillet, chap. VIII; 20 juillet, chap. XIV; 21 juillet, chap. XVI; 26 juillet, chap. XXII et 29 juillet, chap. XXVI). Le 18 juillet, coup double : coupure à l’intérieur d’un paragraphe et d’un dialogue. Effet de continuité garanti ?

On notera par ailleurs que chaque livraison comporte plusieurs chapitres ou parties de chapitres, sauf la douzième (26 juillet) limitée à la partie centrale du chapitre XXII entrepris la veille et poursuivi le lendemain. Il était préférable d’avoir lu le journal de la veille : ce chapitre n’est pas numéroté, pas plus que ne le sera la deuxième partie du chapitre XXX le 1er août.

S’il n’est pas possible de savoir quelle a été l’édition de base, il est sûr au moins qu’elle comportait la note ajoutée par Voltaire au début du onzième chapitre, commentant la phrase «Je suis la fille du pape Urbain X et de la princesse de Palestrine». Rappelons-en le texte : «Voyez l’extrême discrétion de l’auteur : il n’y eut jusqu’à présent aucun pape nommé Urbain X : il craint de donner une bâtarde à un pape connu. Quelle circonspection ! quelle délicatesse de conscience !» (La Presse, 19 juillet 1989, p. B15). Cette note n’apparaissait pas dans les éditions publiées du vivant de Voltaire; elle fut révélée par Wagnière, son dernier secrétaire, et reprise à partir de l’édition Beuchot. Toutes les éditions modernes ne la reproduisent pas.

5

Nous croyons intéressant de décrire ici le découpage détaillé de cette publication.

1. 15 juillet, p. I4 : Chapitre premier, Chapitre «second», Chapitre troisième (jusqu’à «cette boucherie héroïque»)

2. 16 juillet, p. E4 : Chapitre troisième (suite), Chapitre quatrième, Chapitre cinquième (jusqu’à «furent portés sur une planche»)

3. 17 juillet, p. B7 : Chapitre cinquième (suite), Chapitre sixième, Chapitre septième, Chapitre huitième (jusqu’à «Continuez», dit Candide»)

4. 18 juillet, p. C5 : Chapitre huitième (suite), Chapitre neuvième, Chapitre dixième (jusqu’à «presque fermé à l’espérance»)

5. 19 juillet, p. B15 : Chapitre dixième (suite), Chapitre onzième, Chapitre douzième (jusqu’à «Ma che sciagura d’essere senza c… !»)

6. 20 juillet, p. C7 : Chapitre douzième (suite), Chapitre treizième, Chapitre quatorzième (jusqu’à «de voir et de faire des choses nouvelles»)

7. 21 juillet, p. B7 : Chapitre quatorzième (suite), Chapitre quinzième, Chapitre seizième (jusqu’à «procurer de très grands avantages dans le pays»)

8. 22 juillet, p. I4 : Chapitre seizième (suite), Chapitre dix-septième (jusqu’à «d’une manière à le satisfaire»)

9. 23 juillet, p. E3 : Chapitre dix-septième (suite), Chapitre dix-huitième (jusqu’à «Le roi embrassa tendrement les deux vagabonds»)

10. 24 juillet, p. B5 : Chapitre dix-huitième (suite), Chapitre dix-neuvième, Chapitre vingtième (jusqu’à «pendant tout le voyage»)

11. 25 juillet, p. C7 : Chapitre vingtième (suite), Chapitre vingt-unième [sic], Chapitre vingt-deuxième (jusqu’à «Martin ne s’en étonnait pas»)

12. 26 juillet, p. B11 : Chapitre vingt-deuxième (de «Paremi [sic] ceux» à «c’est une guerre éternelle»)

13. 27 juillet, p. C7 : Chapitre vingt-deuxième (suite), Chapitre vingt-troisième, Chapitre vingt-quatrième (jusqu’à «tout n’est qu’illusion et calamité»)

14. 28 juillet, p. B5 : Chapitre vingt-quatrième (suite), Chapitre vingt-cinquième (jusqu’à «de l’avis du sénateur»)

15. 29 juillet, p. I4 : Chapitre vingt-cinquième (suite), Chapitre vingt-sixième (jusqu’à «je suis venu passer le carnaval à Venise»)

16. 30 juillet, p. E3 : Chapitre vingt-sixième (suite), Chapitre vingt-septième

17. 31 juillet, p. C7 : Chapitre vingt-huitième, Chapitre vingt-neuvième, Chapitre trentième (jusqu’à «disputaient quelquefois de métaphysique et de morale»)

18. 1er août, p. C7 : Chapitre trentième (suite)

 
 

2000 : Frédéric Beigbeder (p. 257-258)

1

«[…] Il faut foutre le camp comme Gauguin, Rimbaud ou Castaneda, voilà tout. Partir sur l’île déserte avec Angelica qui met de l’huile sur les seins de Juliana qui te pompe le dard. Cultiver son jardin de marijuana en espérant seulement qu’on sera mort avant la fin du monde. […]»

2

Beigbeder, Frédéric, 99 francs, Paris, Bernard Grasset, 2000, [283] p., p. 34.

3

À la toute fin du conte, Candide et les siens sont réunis dans une métairie turque. Pour qui croit possible une interprétation non ironique du conte, small y serait beautiful : «Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin» (XXX, 146).

4

Il y a, en apparence, un eldorado dans 99 francs, un lieu coupé du monde où il fait bon vivre, un asile où se tenir à l’écart du monde et être heureux : ce n’est pas une métairie, mais une île pour richards réputés morts, «Ghost Island, dans l’archipel des Caïmans» (p. 255), et son hôtel de luxe, «l’Escape Complex Castaneda» (p. 263). S’y côtoient, parmi d’autres, Claude François et la princesse Diana, Romain Gary et Charles Bukowski, Antoine Blondin et Salman Rushdie, dans les effluves de «ganja» (p. 263) : «Toutes les drogues existantes sont déposées chaque matin sur leur paillasson dans une jolie valise Hermès» (p. 266). Certains y cherchent un bonheur plus domestique : «Caroline pouponne, Patrick jardine, bébé babille» (p. 275). Sans plus de succès : tous s’ennuient. Quelques-uns se jettent à la mer.

Mais ce refuge autarcique et désenchanté arrive en bout de course (p. 255-[282]). Au début du roman (p. 34), il n’y avait encore que de vagues souhaits («foutre le camp», «Partir sur l’île déserte», «Cultiver son jardin») chez des personnages toujours-déjà résignés («en espérant seulement qu’on sera mort avant la fin du monde»). Leur vernis culturel leur aura cependant permis d’évoquer Gauguin, Rimbaud et Castaneda (en introduction comme en conclusion), voire Sartre et Descartes : «L’hédonisme n’est pas un humanisme : c’est du cash-flow. Sa devise ? “Je dépense donc je suis”» (p. 17). Et d’associer par sous-entendu le nom de Voltaire à l’herbe du diable (marijuana, ganja). Ce n’est pas rien.

 
 

6 juin 2000 : La Presse de Montréal (p. 258)

1

«Comme Candide au champ de bataille. Tout le monde, aux Ressources humaines, était au courant des colossales erreurs administratives, sauf… la ministre Jane Stewart.»

2

Ce titre coiffait un article du quotidien la Presse de Montréal, numéro du 6 juin 2000, p. B1, texte signé Gilles Toupin.

3

Au troisième chapitre du conte, intitulé «Comment Candide se sauva d’entre les Bulgares, et ce qu’il devint», le héros traverse un champ de bataille, sans y manifester le moindre courage : «Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu’il put pendant cette boucherie héroïque. Enfin, tandis que les deux rois faisaient chanter des Te Deum chacun dans son camp, il prit le parti d’aller raisonner ailleurs des effets et des causes» (III, 12-17). Tout caché qu’il était, il avait pourtant beaucoup vu : «à peu près six mille hommes [renversés] de chaque côté», «environ neuf à dix mille coquins» ôtés du «du meilleur des mondes», «des tas de morts et de mourants», «des vieillards criblés de coups» et «leurs femmes égorgées», «des filles, éventrées», des «cervelles […] répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupés», «des membres palpitants» (III, 7-29).

4

En 1999-2000, un scandale secoue le gouvernement fédéral du Canada : des fonds publics — près de 700 000 000 $ — auraient été dilapidés au ministère du Développement des ressources humaines. La ministre responsable, Jane Stewart, plaide l’ignorance. S’il est vrai qu’elle n’a eu aucun champ de bataille encombré de membres humains à traverser, on s’est beaucoup étonné publiquement de sa cécité, pour ne pas dire de son aveuglement. La personne chargée des titres à La Presse a voulu insister sur cette ignorance prétendue («Tout le monde […], sauf…»); le conte de Voltaire, au contraire, met en lumière la peur puis la fuite de Candide. Dans un cas comme dans l’autre, l’ironie n’est pas loin, encore qu’avec un inégal brio.

Une chose est fondamentale dans ce clin d’œil à la mémoire culturelle : pas un mot de Voltaire ni de Candide dans l’article proprement dit. Qui évoque ses classiques peut se passer de cela — qu’il se trompe ou pas dans le sens des passages auxquels il pense.

 
 

2003 : Jean Echenoz (p. 261-262)

1

[…] Il guida Max vers un minuscule cottage de type anglo-saxon flanqué d’un jardinet foisonnant de roses et d’anémones, de phlox et de nigelles, de cléomes et de pavots, sous les arcs-en-ciel fugitifs que déployait le système d’arrosage automatique, à l’ombre des lentisques et des liquidambars. Mais regardez-moi ça comme c’est joli, s’émerveilla Béliard, ils peuvent même cultiver leur jardin. Et puis il y a des arbres fruitiers tant qu’on veut dans le parc, voyez-vous, on peut tranquillement manger de tout. Enfin, quand je dis de tout, à vrai dire c’est surtout de la papaye, hein. C’est qu’il n’y a pratiquement pas de saisons ici, n’est-ce pas, le climat est idéal. […]

2

Echenoz, Jean, Au piano, Paris, Éditions de Minuit, 2003, 222 p., p. 140-141.

3

À la toute fin du conte, Candide et les siens sont réunis dans une métairie turque, Eldorado modeste : «Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin» (XXX, 146).

4

Le roman de Jean Echenoz est découpé en trois parties. La première contient le récit de la mort (annoncée) d’un pianiste (relativement) célèbre, Max Delmarc. La deuxième se déroule au «Centre», où Max, ce mort-vivant, passe une semaine à attendre d’être fixé sur son sort (enfer ou paradis ?), notamment en forniquant avec Doris Day (chapitre 18, «Nuit d’amour avec Doris Day»), sous les regards complices de Dean Martin. La dernière le voit revenir sur terre sous les traits, plastiquement refaits, de Paul Salvador, d’abord comme barman, puis comme pianiste de bar; avant de réintégrer Paris, ou plutôt son «sosie» (p. 99), ce que le roman appelle «la section urbaine», Max / Paul aura transité par une quelconque ville d’Amérique du Sud, Eldorado en négatif, Iquitos. Cette «section urbaine» est l’enfer.

La citation ci-dessus se trouve dans la partie médiane du roman. Max visite les abords du «Centre» avec le médecin chargé de son cas, Béliard. S’il s’agit bien d’y cultiver son jardin sous un «climat […] idéal», la métairie de Candide a fait place à un «minuscule cottage de type anglo-saxon», et les légumes, les cédrats, les oranges, les citrons, les limons, les ananas, les pistaches et le café du vieux Turc sont remplacés par des fleurs, arbres et arbustes pas moins exotiques : roses, anémones, phlox, nigelles, cléomes, lentisques, liquidambars, arbres fruitiers — et papayers. Même plus un jardin : un « jardinet ». Malgré une artificialité marquée (absence de saison, mélange des espèces végétales, etc.), voire grâce à elle, voilà le paradis : «un immense parc, une masse végétale aux reliefs doux présentant un vaste échantillonnage de toutes nuances du vert, du plus sombre au plus tendre : ondulant çà et là sous un ciel plus clément, l’étendue paraissait s’étendre indéfiniment, à perte de vue, sans bornes perceptibles» (p. 99). Max, contrairement à Candide et aux siens, en sera chassé.


Retour à la liste des publications numériques de Benoît Melançon

Retour à la page d’accueil de Benoît Melançon


Licence Creative Commons
Le site de Benoît Melançon est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d’;utilisation commerciale 4.0 international.