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Michel Condé, la Genèse sociale de l&rsquoindividualisme romantique, 1989, couverture

Benoît Melançon, «Naissance de l’individu romantique : la Genèse sociale de l’individualisme romantique. Esquisse historique de l’évolution du roman en France du dix-huitième au dix-neuvième siècle / Michel Condé», Spirale, 98, été 1990, p. 23.

La Genèse sociale de l’individualisme romantique. Esquisse historique de l’évolution du roman en France du dix-huitième au dix-neuvième siècle de Michel Condé, Tübingen, Max Niemeyer, coll. «Mimesis. Recherches sur les littératures romanes depuis la Renaissance», 7, 1989, vi/151 p.

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Qui croirait que le livre de Michel Condé n’est qu’un survol du roman en France au XVIIIe et au XIXe siècle se tromperait grandement. Sur cent cinquante pages, l’auteur propose plutôt d’interpréter ce roman à la lumière d’un de ses concepts fondamentaux, l’individualisme, et d’articuler cette interprétation à un moment historique : la Révolution française, lorsque change, par l’institutionnalisation de la liberté et de l’égalité, le «rôle qui est reconnu à l’individu singulier dans l’ensemble social». L’étude est dense, sans jamais perdre de sa clarté, et l’argumentation d’une rigueur exemplaire. À une période marquée par la vraisemblance du roman, celle-ci étant liée à l’adhésion des romanciers comme des lecteurs et des personnages à un ordre transcendant de valeurs (incarné, par exemple, dans l’absolutisme monarchique, la noblesse, l’Église, les corporations, etc.), succède, au XIXe siècle, le règne de l’individualisme romantique et de sa conception du vrai : le lieu de la vérité romanesque n’est plus le même, l’«horizon de sens» sur lequel se découpent les pratiques singulières ne dépend plus des mêmes représentations sociales. On pourra chicaner sur la place que réserve Condé à certains auteurs et sur l’emploi de quelques termes, mais son analyse reste toujours convaincante et novatrice.

Ce qui intéresse Condé est le passage de l’universalité à la singularité, de la vraisemblance au vrai, de l’homme éclairé à l’individu romantique, et le rôle que ce passage a joué dans l’évolution du roman français (Condé a quelques pages fort suggestives sur ce qui distingue le romantisme français de l’anglais ou de l’allemand). Le XVIIIe siècle romanesque n’est abordé qu’après une présentation de l’Ancien Régime : dans cet univers soumis à la hiérarchie, le rationalisme cartésien, que reprendra la philosophie des Lumières, avait déjà commencé de miner les représentations sociales englobantes, celles dont l’étalon-or était le groupe. Ce travail de sape aboutira au XIXe siècle à l’«affirmation d’un écart (ontologique, moral, essentiel, temporel…) entre l’individu et le monde». L’hypothèse centrale de Condé est que l’individualisme romantique «représente une réaction littéraire (complexe et contradictoire) à la transformation des valeurs et des représentations sociales, qui a conduit les sociétés européennes, depuis la Renaissance, d’une conception hiérarchique […] à une vision égalitaire du monde».

Du XVIIIe au XIXe siècle, la conception que se fait de l’individu la société, les thèmes traités dans le roman et la structure romanesque elle-même changent. Au XVIIIe siècle, le roman, genre illégitime parce que fictif, est lu à l’aune de la notion de vraisemblance et d’une «éthique de groupe». Le roman vraisemblable privilégie la «peinture de l’âme» : «les romanciers valorisent leurs œuvres par le recours au vraisemblable défini comme une vérité universelle, supérieure à la vérité contingente de l’histoire». Avant de présenter succinctement les diverses pratiques du récit au XVIIIe siècle (le roman comique, la nouvelle, le conte philosophique, la fable), Condé s’attache à définir le roman vraisemblable dans les œuvres de Rousseau (la Nouvelle Héloïse) et de Sade (Juliette). L’un et l’autre, «mais dans un style tout à fait différent», affirment «que le bonheur ne se trouve que dans l’obéissance aux règles morales».

Le passage à l’individualisme romantique se manifeste, à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, par une «désagrégation du vraisemblable» liée à la «concurrence égalitaire» : «Dans un monde où règnent l’égalité et la liberté, il n’y a plus de loi morale universelle sur laquelle se fonderait l’action d’un roman vraisemblable, mais seulement l’autonomie des individus et des opinions diversement répandues, mais essentiellement équivalentes.» Trois grandes catégories de textes témoignent de cette nouvelle exigence : la confession fictive, la confession romantique et le roman psychologique (lieux de la vérité subjective); le roman réaliste et le roman historique (lieux de la vérité essentielle ou inédite sur le monde); le roman d’aventures et le roman fantastique (lieux de la fiction singulière). La confession romantique est décrite chez Chateaubriand (René comme modèle romantique), et la prose psychologique dans les nouvelles de Mérimée (la pathologie y a remplacé l’éthique, comme le montre la comparaison avec Manon Lescaut). Le projet de «représentation de la totalité sociale», signe de «l’ambition d’apporter un savoir sur le monde», et plus précisément sur la société, est ce qui, chez Balzac, fonde le roman réaliste; ce projet était inconnu des romanciers du XVIIIe siècle. Condé étudie plus rapidement la troisième catégorie, même si c’est là que prime l’«intensité de l’émotion» au détriment de la vraisemblance morale.

Condé a choisi d’analyser longuement le roman de l’individualisme romantique à partir de l’œuvre de Balzac. En vingt-six sections (Balzac résumé de A à Z), tout Balzac est couvert. Plus que dans les premiers chapitres, où le nombre d’écrivains étudiés faisait que le propos était souvent morcelé, la cohérence logique de l’argumentation emporte ici l’adhésion : tout se tient dans cette interprétation. Le romancier, implicitement défini comme génial par le roman, lie sa pratique à un «désir de connaissance, [à] une volonté de décrire et d’expliquer», même au risque d’un «délire interprétatif». Condé le montre aussi bien pour le système de divisions qui caractérise la description balzacienne que pour l’apprentissage que font du savoir les personnages et les destinataires de la Comédie humaine, pour l’homogénéité et la cohérence du réel balzacien ou pour le rôle imparti à la volonté individuelle, donc à la subjectivité, par le romancier. Il en profite pour résumer le «système conceptuel de Balzac» : «le pouvoir résulte nécessairement d’un savoir qui devine la subjectivité d’autrui derrière les apparences objectives, sans se laisser deviner à son tour». Balzac déplore cependant que les «vérités éternelles» que sont la Religion et la Monarchie aient été remplacées par l’égalité et la liberté et vient à rêver d’un dépassement de l’individualisme. Ce n’est pas le moindre mérite de Condé que de montrer le romancier en arrivant à réintroduire dans le monde une transcendance (la Foi, Dieu) : «L’écrivain réaliste décrit un monde qu’il n’aime pas et qu’il refuse. […] On peut même affirmer, de manière simplificatrice mais éclairante, que La Comédie humaine représente une négation dialectique de l’individualisme romantique.»

On trouvera quelques reproches à adresser à Condé, mais qui ne modifient en rien les grandes lignes de son interprétation. On s’étonnera du peu de place accordé à Diderot, et particulièrement à Jacques le fataliste, dans une réflexion qui accorde autant d’importance à l’expérience morale, au statut de l’individu, à la question du vraisemblable et de la représentation. Certains choix lexicaux, de même, ont de quoi étonner : la définition que suggère Condé de la nouvelle au XVIIIe siècle («tout récit fait par un personnage de fiction» à l’intérieur d’une fiction plus étendue et qui raconte des «événements exceptionnels, bizarres ou excessifs»), outre qu’elle ne saurait convaincre tous les lecteurs, a le désavantage de côtoyer, avec le texte sur Mérimée, l’acception courante du mot. L’auteur ayant voulu livrer dans ce court ouvrage l’essentiel d’une thèse qui faisait deux volumes, le lecteur ne manquera pas de regretter ce qui a dû être éliminé dans le livre : même si un important travail théorique et critique a visiblement été mené par Condé, il est impossible d’en bénéficier. L’intérêt de cet ouvrage étant ce qu’il est sous sa forme actuelle, on ne peut que le déplorer.


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