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Benoît Melançon, «Exercices de sémiologie : Libra / Don DeLillo», Spirale, 94, février 1990, p. 12. Libra de Don DeLillo, traduction de Michel Courtois-Fourcy, Paris, Stock, coll. «Nouveau Cabinet Cosmopolite», 1989, 499 p.
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À un journaliste du Nouvel Observateur qui lui demandait «c’est quoi un sémiologue ?», Umberto Eco a un jour répondu en citant Roland Barthes : «c’est un type qui se promène dans la rue et qui voit du sens là où les autres ne voient que des choses». Dans Libra, Don DeLillo met en scène trois de ces sémiologues : Nicholas Branch, «Cadre supérieur à la retraite de la Central Intelligence Agency, la CIA, engagé par contrat pour écrire l’histoire secrète de l’assassinat du président Kennedy», mais seulement après avoir pris connaissance de tous les documents reliés de près ou de loin à cet assassinat; la mère de Lee Harvey Oswald, l’assassin du président, qui promet au juge l’interrogeant «d’enquêter sur cette affaire et de publier [ses] conclusions»; l’auteur, enfin, qui a décidé de chercher «une manière de penser à cet assassinat, sans se voir imposées [sic] ces demi-vérités ou ces multiples possibilités, que charrie un courant de spéculations qui devient de plus en plus fort au cours des années». Devant cette pléthore de points de vue, le lecteur se voit convié, lui aussi, à pratiquer la sémiologie. L’entreprise ne va pas sans difficultés, car le monde de Libra est explicitement dénué de sens : «Voilà un crime qui, visiblement, fournissait des matériaux offrant de profondes interprétations.» On ne saurait mieux dire.
Bien malin en effet celui qui arrivera à démêler les multiples fils qui ont mené le personnage d’Oswald à tirer sur le président des États-Unis. Les indices pourtant ne manquent pas : difficultés familiales (mère omniprésente, père absent), problèmes psychologiques, mythomanie politico-militaire, idéalisme social, crise identitaire (Oswald multiplie les noms d’emprunt) la vie d’Oswald, celle qu’invente l’écrivain, est riche en facteurs d’explication, mais aucun ne suffit en lui-même à répondre aux interrogations du lecteur sur les motivations du criminel. La possibilité de la manipulation d’Oswald par des agents de la CIA déçus de l’échec de l’invasion américaine de Cuba en 1961 («Cuba est notre idée fixe», disent-ils) n’est guère plus satisfaisante : si ces agents semblent dans un premier temps faire preuve d’un machiavélisme sans faille en préparant un complot contre Kennedy, très tôt la fiction qu’ils mettent en place s’en va en eau de boudin. À l’ordonnancement rêvé se substitue une suite de coïncidences : le complot n’est plus «la mise en action d’un projet», mais une succession de hasards. Personnage évanescent, Oswald échappe aux comploteurs, aussi bien qu’à lui-même : «Il n’était jamais totalement là.» Malgré ce qu’indique le titre du roman (Libra désigne en anglais le signe astrologique de la Balance), l’équilibre est impossible pour Oswald.
Libra, qui aurait pu n’être qu’un frileur (Michel Lebrun propose de traduire ainsi thriller) inspiré de faits réels, est bien davantage : une plongée dans le monde des complots et du secret (Oswald vit «au cur d’un énorme secret») et une réflexion sans cesse renouvelée sur ce qu’est la fiction. Car si DeLillo insiste pour définir Libra comme une «uvre d’imagination», il n’en reste pas moins qu’aucun lecteur ne saurait faire abstraction du personnage historique de Lee Harvey Oswald et de la réalité de son crime. Ainsi, pour souligner le caractère inventé de son texte, l’auteur n’a de cesse de montrer que l’univers dans lequel se déplace Oswald est celui de la fiction : les agents qui tentent de le manipuler «voulaient un nom, un visage, une silhouette qu’ils puissent utiliser pour répandre leur fiction dans le monde» et ils ont décidé de faire de l’assassin un pur «montage». Signe vide, Lee Harvey Oswald n’existe que par ce que l’on veut en faire et par ce que l’on peut en écrire, mais c’est justement parce qu’il est vide que le signe Oswald est continuellement soustrait à l’interprétation. Il est à la fois un personnage réel (un référent), l’être de fiction nécessaire au complot mené par d’autres, l’homme qu’il rêve lui-même d’être dans l’espace de l’Histoire et le personnage inventé par l’auteur. Celui-ci juxtapose les éléments réels ou imaginaires, c’est tout un de la vie de ces différents Oswald sans privilégier un type d’interprétation aux dépens d’un autre. Pour reprendre le leitmotiv d’Oswald qui a ici valeur d’euphémisme : «Il y a un monde à l’intérieur du monde.» Aux lecteurs-sémiologues de l’explorer.
Ombre pâlotte désespérément en quête de présence dans le monde, le personnage d’Oswald est passionné par les langues et par l’écriture, mais les premières comme la seconde lui sont inaccessibles. Incapable d’interpréter le monde qui l’entoure, alors que c’est à cette activité que se consacrent presque tous les autres personnages, Oswald n’est pas le personnage le plus riche du roman; il s’agit plutôt de ce Nicholas Branch, chargé d’écrire une «histoire fantastique» que peut-être personne ne lira. Impuissant à «contenir le flot de données» que lui fait parvenir un mystérieux «conservateur», noyé sous de «magnifiques ambiguïtés», convaincu que «Les faits les plus simples échappent à toute authentification», le personnage de Branch peut être lu comme la figure autotélique du romancier, celui qui cherche à prêter une «forme» aux choses, à leur donner un sens. Alors même qu’il tente d’écrire «le livre joycien de l’Amérique sur le mode du souvenir le roman qui refuse de laisser quoi que ce soit de côté» , il sait son projet interminable.
Comme le déclare sa mère à la fin du récit, «Lee Harvey Oswald est un sujet plus complexe qu’il n’y paraît». Le roman de Don DeLillo ne l’est pas moins ce qui en explique peut-être le pouvoir de fascination. Le mélange des voix narratives, le croisement des temps du récit et le tourbillon stylistique auquel s’amuse l’auteur contribuent à cette fascination : Libra, ballet funéraire à la chorégraphie aléatoire, est mené avec maestria.
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