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Benoît Melançon, «Montréal, Québec : Paris, France / Louis-Bernard Robitaille», Spirale, 92, novembre 1989, p. 14. Paris, France de Louis-Bernard Robitaille, Montréal, Boréal, 1989, 283 p.
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Le public montréalais connaît bien Louis-Bernard Robitaille, journaliste en poste à Paris depuis plus de quinze ans et qui s’est fait connaître par ses articles sur la France et, plus précisément, sur la vie parisienne. En recueillant ses textes parus depuis 1984, essentiellement ceux de sa chronique «Paris France» de la Presse, mais aussi quelques-uns de l’Actualité, les éditeurs du Boréal ont sans doute voulu jouer sur cette reconnaissance par le public autant que sur l’intérêt du sujet des textes de Robitaille : l’attrait pour Paris ne se dément jamais. Le travail de l’éditeur et de l’auteur semble cependant s’être arrêté à cette volonté de toucher un public que, manifestement, ils croyaient conquis d’avance. Ainsi, quand il dit des «pavés» de Laurent Fabius et de Pierre Mauroy qu’«il s’agit tout simplement d’un recueil de discours tout juste agrémentés d’une préface», Robitaille est tout au bord de l’autocritique : il serait facile de montrer, en remplaçant «discours» par «articles», que lui-même a fait avec ce recueil ce que font bon nombre d’hommes politiques français il a tenté de se draper, à peu de frais, du prestige du livre.
On ne contestera pas au journaliste une connaissance réelle de la France. Sans constituer un guide pratique ou touristique, les quarante-deux textes composant le recueil dressent de la mentalité hexagonale un portrait qui, s’il ne fera évidemment pas l’unanimité (Pierre Emmanuel n’est pas un «obscur poète»), devrait quand même rallier le plus grand nombre. La répartition des textes en sections, qui devrait permettre de jeter une lumière nouvelle sur des textes parus isolément (et trop souvent dépendants de l’actualité qui les a vu naître et qui rend leur interprétation aléatoire par manque de recul), rend effectivement possible l’exploration parallèle de divers aspects de la réalité française, mais sans que la collection apporte grand-chose aux textes (sinon une consultation plus facile). «État des lieux» porte sur la vie quotidienne à Paris, et «Rites et fétiches» sur un certain nombre de pratiques propres à l’«homo parisianus». «Glissements progressifs» rassemble des textes traitant de l’activité socio-politique. Les «Poids spécifiques» sont ceux des traditions nationales de nature un peu trop hétéroclite (1789, la religion protestante, le Canard enchaîné, etc.) pour que leur rassemblement soit convaincant. «Intelligentsia saloon», comme son nom l’indique, décrit les luttes intellectuelles (littéraires serait plus juste) qui secouent en permanence Lutèce. Les meilleurs textes du recueil sont ceux dans lesquels Robitaille, au-delà des statistiques, parvient à s’abstraire de son sujet pour atteindre à l’archétype : voir par exemple le portrait du chauffeur de taxi, dernier type parisien depuis la disparition des concierges, ou la description de la Tour Eiffel («Totalement vide de signification», celle-ci «exerce une fascination à l’état pur, par le seul fait de sa célébrité»).
Si donc la collection des textes est pertinente, sans pourtant faire de ce recueil un véritable livre, il n’en reste pas moins que Paris, France est, à plusieurs égards, un ouvrage fort critiquable, et d’abord dans sa facture. À la toute dernière page du recueil, il est indiqué que celui-ci a été composé sur micro-ordinateur. Les possibilités de relecture qu’offre le Macintosh utilisé ici auraient dû être mises à contribution beaucoup plus largement qu’elles ne l’ont été; c’est parfois à se demander si l’on n’a pas tout simplement confié le traitement des textes à quelqu’un sans prendre la peine de les relire. S’il y avait eu travail éditorial, cela aurait permis d’éviter une quinzaine de répétitions (parfois de mot à mot) et quelques contradictions (pour la même prestation télévisuelle, Yves Montand reçoit tantôt 160 000 $ tantôt 200 000 $) ou incohérences (dans le texte sur l’affaire Heidegger, il est question de «Cette fameuse émission d’Apostrophes», émission dont il n’est fait mention nulle part ailleurs ). De même, on aurait pu s’apercevoir que l’idiolecte (supposé) parisien est tout à fait compréhensible pour des oreilles montréalaises et qu’il était superflu de mettre entre guillemets les mots «bouchon», «bordel», «manif» ou «polar» (et ce d’autant plus que ce n’est pas fait systématiquement); cette pratique nous ramène aux italiques indiquant les canadianismes dans Maria Chapdelaine (provincial un jour, provincial toujours). Certains sigles sont expliqués, d’autres pas. Enfin, on aurait surtout pu faire disparaître la plus évidente trace de la complaisance de l’auteur pour sa propre personne, cette accumulation de pronoms de la première personne (je, me, moi) dont Robitaille ne cesse de se servir.
Cet usage des pronoms personnels est en parfaite continuité avec un des projets les plus déplaisants de Robitaille : montrer que l’auteur fait partie, lui, du sérail. En effet, il décrit la vie française de façon à montrer d’abord et avant tout qu’il en est un initié et que c’est à ce titre qu’il daigne nous livrer ses considérations journalistiques. Le communiqué annonçant la parution du livre est explicite quant au public visé : il s’agit de celui des happy fews «qui n’ont pas encore totalement apprivoisé» Paris. Accueillant chez lui un «patron de rédaction», recevant les félicitations de Philippe Sollers sur son apparence juvénile ou potinant sur les murs sexuelles des hommes politiques (ceux qui, à la Coupole, se retrouvent «à deux tables de [lui]» ?), Robitaille ne manque jamais d’indiquer que Paris n’a plus de mystères pour lui, qu’il l’a apprivoisée. La distance critique du journaliste montréalais n’est que de façade : il répète jusqu’à l’ennui qu’il en est («Au palmarès des grandes capitales, Paris tient bien son rang : c’est nous les plus serrés !»). De cette attitude, on trouvera l’illustration achevée dans l’entrevue de Claire Bretécher : l’interviewer n’arrive pas à croire que la créatrice de BD vive réellement et volontairement ! à l’écart des circuits institutionnels parisiens. Ainsi, tout au long de l’entrevue, essaie-t-il de se montrer plus intelligent, plus fin, plus branché que l’interviewée. Ce genre d’attitude vous désigne son provincial mieux que tout autre.
On mettra finalement au compte du même provincialisme le souci qu’a l’auteur de railler les universitaires. Lui qui ne se gêne jamais pour pontifier, trancher et juger de la qualité des uvres et de leurs auteurs (voir les pages délirantes sur Heidegger), semble refuser ce même droit aux intellectuels de carrière. L’anti-intellectualisme qui imprègne le recueil désigne sans risque de s’y tromper le Nord-Américain formé au mépris de l’Université. Ce que des journalistes rendant compte du recueil ont appelé l’ironie de Louis-Bernard Robitaille n’est au fond que la réactualisation de la peur bien québécoise du travail intellectuel et des langages qui lui sont associés. Pourtant, on a bien pris soin d’indiquer en quatrième de couverture que Robitaille a fait des études en Lettres à l’Université McGill. Les effets de cette indication biographique sont doubles : les lecteurs français (s’il y en a) accorderont à l’auteur le bénéfice d’une formation universitaire (ce qui est autre chose que la simple mention d’une activité de journaliste), tandis que le public montréalais verra par là que Robitaille est bien un des siens.
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